Monsieur habite Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis depuis toujours. C’est-à-dire au moins 65 ans. Sa mère, ses sœurs, sa famille : tout le monde est de Saint-Ouen, depuis toujours. Depuis toutes ces années, la ville a bien changé. Monsieur a l’air bougre sans être méchant. Son discours est clair et doit regorger d’histoires ou d’anecdotes sur la ville. Il y a un peu de ça, mais en fait non, son discours est clair jusqu’à ce qu’il dérape, sans contrôle :
“De toute façon, eux, ils ont tout, on leur paie l’école, la cantine, le docteur… Ils ont tout, ils s’en foutent du reste.”
Monsieur, lui, n’habite pas là où il travaille depuis près de 20 ans : dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris 18e. Il connaît bien le coin, les rues, les adresses et les gens l’appellent par son prénom. Sous sa casquette, on apprend que Monsieur est gardien d’immeuble et qu’en 2014, il sera en retraite. Son discours est clair et même agréable, il en connaît des choses sur le quartier, son histoire. Mais là encore, son discours dérape, sans contrôle :
“Ils s’en foutent, ils jettent tout par terre, ils ont tout de gratuit, l’appartement, l’école… Ils s’en foutent complètement. Et c’est la réalité.”
Cette aisance à déballer un peu de haine de l’autre en si peu de temps est stupéfiante et semble bien ancrée. Le dialogue, dans ces cas là, est limité et l’autre qui conteste ou avance d’autres arguments est pris pour un hurluberlu. Parce que “c’est la réalité”.



